Mon quotidien de Médecin Généraliste est de recevoir des patients, chacun porteur d’une réalité particulière problématique sur le plan de la santé ou syndrome pathologique et d’une demande d’aide  associée.

Notre culture socio médicale étant ce qu’elle est, cette rencontre « malade » ou « patient », avec médecin ou thérapeute, est souvent, actuellement à l’aube du XXI° siècle, réduite, au sein du cabinet de médecine générale, à une intervention d’ordre technique : bilan diagnostique, élaboration d’une « prise en charge » thérapeutique, chirurgicale et/ou médicamenteuse, parfois psychothérapeutique (la plus part du temps dans ce cas chez un psychiatre, c’est-à-dire un spécialiste de la maladie mentale). Cette intervention se fait lors d’une consultation dans laquelle le médecin est estimé posséder un savoir et une compétence absolue. La proposition est faite de façon autoritaire. C’est une prescription, une ordonnance délivrée avec une humanité basique plus ou moins élaborée : fermeté, autorité bienveillante, sévérité, gentillesse, courtoisie, empathie … La dimension émotionnelle, affective, psychique est ainsi très peu considérée, voire niée, banalisée, ou parfois reléguée aux spécialistes de la psychosomatique.

 

Parfois une démarche préventive est entreprise, souvent à base d’examens dits complémentaires pour détecter une maladie au début de son évolution, parfois sous forme de préconisations, fruits des connaissances acquises en matière de physiologie et de physiopathologie :

  • Marcher fait du bien autant au niveau du système cardiovasculaire que du système endocrinien …
  • Fumer altère les bronches et peut être un facteur de cancérisation,
  • Manger trop sucré, trop gras et trop salé nuit à la santé,
  • Les bruits trop importants altèrent l’audition.

 

Cette prévention se fait sous forme didactique, au risque de devenir dogmatique. Que penser des Personnes de 80 ans fumeuses qui n’ont pas développé de cancer, des Personnes qui ont trouvé un certain équilibre avec le tabac, l’alcool, une alimentation sucrée, des jeunes qui, envers et contre tout, et tous, écoutent de la musique « bien » trop fort ? Que fait-on du fait psychologique de la résistance intrinsèque de l’être humain à être éduqué et/ou dirigé ? Notre parcours de médecin nous montre chaque jour que les services de diabétologie sont remplis de Personnes qui continuent à manger trop riche, ceci malgré les recommandations les plus élaborées et convaincantes. S’agit-il de les condamner, de les juger ? N’y a-t-il pas tout un vécu qui n’est pas entendu, écouté, exploré ?

Est-ce le besoin de se valoriser absolument au travers d’un résultat qui nous serait dû ? Est-ce une réponse caricaturalement défensive face aux doutes et aux peurs de la maladie et de la mort ? Est-ce le déni face à l’échec et la rencontre de nos limites ? Le monde médical a pris l’étonnante habitude de ne retenir comme vrai que les améliorations qui passent par ses propres traitements et de nier les guérisons dues à d’autres recours que ceux de ses propres outils.

Et pourtant, la simple observation nous enseigne que les plaies modérées finissent la plus part du temps par cicatriser « toutes seules », qu’un certain nombre de maladies virales guérissent sans traitement médicamenteux, qu’une hépatite peut régresser sans séquelle, que la prostate des hommes de 60 ans comporte généralement des cellules cancéreuses qui n’évoluent pas

L’observation nous montre également que le fait d’écouter les plaintes d’une Personne, de favoriser l’expression de ses larmes, est facteur d’un certain apaisement avec disparition d’une certaine partie des signes, dits fonctionnels, associés. L’observation nous montre qu’un environnement affectueux et bienveillant favorise la cicatrisation des plaies et la guérison de certaines maladies, et qu’inversement un climat de stress ralentit la cicatrisation, entraîne des angoisses, de l’insomnie, la majoration des douleurs, voire des lésions organiques.

 

L’expérience nous enseigne aussi que certaines Personnes cachent une partie de leur vécu tel qu’elles ont subi précédemment  des commentaires inappropriés, désobligeants voire nociceptifs : telle Personne, ayant consulté pour un tableau douloureux intriqué, mêlant douleur organique et souffrance psychique au travail, s’est entendu dire par le médecin consulté : « c’est dans la tête, c’est psychologique » ! et ceci sans aucun autre accompagnement. Cette Personne repartira de la consultation avec une ordonnance, et c’est de la prise de médicaments que patient et médecin attendront la « guérison ». Bien souvent, il y aura effectivement une certaine amélioration mais toute une partie du vécu qui n’aura pas été pris en considération continuera d’évoluer etla Personne gardera sa problématique personnelle, présente, bloquée et verrouillée à l’intérieur d’elle-même.

Une autre Personne « raconte » qu’au terme d’un bilan approfondi pour un syndrome douloureux abdominal, elle s’est entendu dire par le médecin consulté : « Vous n’avez rien », sans préciser que le rien est « rien d’organique et de grave ».La Personnene s’est absolument pas sentie reconnue dans sa réalité, celle au-delà du symptôme immédiat, apparent, exprimé en premier. Elle est repartie de cette consultation avec sa problématique profonde entière, voire même augmentée d’avoir entendu ce « Rien » comme quelque chose dans laquelle elle a été réduite malencontreusement. Le problème, c’est que cette parole a été prononcée par un médecin, son médecin, celui en qui elle a une confiance naturelle aussi nécessaire qu’irrationnelle.

 

À l’inverse, certains patients nous signifient régulièrement combien ils sont doués et riches de ressources et de capacités, ces ressources et capacités qui participent effectivement de régler certains problèmes en totalité ou en partie. Au-delà de leurs doutes ou de leurs peurs d’être jugés, ils vont parfois oser en parler. Ils sont alors nos propres enseignants. Ceci participe d’une nouvelle et complémentaire physiopathologie.